En fait - Jocelyne Bacquet et Romain Darrécamp

Résumé : Itinéraire d'un enfant (trop) gâté par dame Nature... « L'Itinéraire d'un enfant gâté », film magnifique de Claude LELOUCH ! Une œuvre qui a vu le jour en 1988, comme Romain, où un homme, après s'être perdu, prend peu à peu conscience de la valeur essentielle de la vie. Un livre que l'auteure n'a pu entreprendre que parce que son fils Romain l'a rejointe dans cette aventure. Il devait être écrit à deux voix, ou ne pas voir le jour... Romain est un petit précoce, un de ces drôles de zèbres, adeptes fervents du pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. Depuis son plus jeune âge, il a avancé en refusant les aides et les mains tendues. Il croyait que la liberté était synonyme de ne rien devoir à personne. Mais il se trompait... Et pour finir, nous dirons à propos de ce livre résolument non romancé que nous sommes loin, TRÈS loin, d'y avoir tout mis !

AUTO-ÉDITIONBIOGRAPHIE

Antiigone

3/24/20265 min read

Visuel pour le témoignage de Jocelyne Bacquet avec son fils Romain Darrécamp.
Visuel pour le témoignage de Jocelyne Bacquet avec son fils Romain Darrécamp.

J’ai ouvert ce livre en sachant pertinemment que j’allais y laisser un petit morceau de moi. « En fait… Itinéraire d’un enfant (trop) gâté par dame Nature », de Jocelyne Bacquet et Romain Darrécamp, est un témoignage en autoédition, à deux voix, qui parle de précocité, de décalage avec le monde et de ce fil invisible qui relie une mère à son fils quand la vie se complique. Le genre est celui du récit autobiographique, sans fard ni faux-semblants, où l’on avance entre pudeur et vérité, avec cette sensation troublante que certaines histoires, même quand elles ne sont pas les nôtres, savent appuyer exactement là où ça fait écho. ❤️‍🩹

Dans ce livre, Jocelyne et son fils Romain avancent côte à côte pour raconter un parcours fait de précocité, de refus d’aide, de quêtes de liberté mal comprises et de prises de conscience tardives. L’idée de départ s’ancre dans une référence cinématographique à « L'Itinéraire d'un enfant gâté » de Claude Lellouch, non pour en imiter la fiction, mais pour en prolonger l’intuition existentielle : se perdre pour mieux mesurer la valeur de la vie. Le récit alterne les voix, croise les perceptions d’une mère attentive et celles d’un fils qui a longtemps confondu autonomie et isolement, qui cherche à comprendre la vie qui l’entoure, à se comprendre aussi, et déroule un itinéraire cabossé où l’on sent que tout n’est pas dit, que certaines parts restent volontairement hors champ, comme pour préserver l’essentiel.

Ma lecture a été intense, parfois éprouvante, souvent réparatrice. En tant que petite précoce devenue grande, je me suis reconnue dans ces décalages permanents avec le monde, dans cette façon de compliquer l’évidence, dans cette fatigue d’être toujours un peu ailleurs. Moi aussi, j’étais adepte de ces « En fait,… » pour commencer mes explications dès le plus jeune âge ! Moi aussi, je me parle à moi-même sur un ton très tranché et critique pour avancer. Et tant d’autres « Moi aussi » qui m’ont touchée en plein cœur, alors que notre situation est bien différente : Romain a eu la chance d’avoir une mère attentive, sensibilisée et à l’écoute de cette différence (et bien plus encore !) et, même si cela a été difficile par moments, n’a pas baissé les bras, alors que moi, on m’a dit : « Ton QI, ce n’est qu’un chiffre, pour moi tu ne seras toujours qu’une débile »… ça calme ! 😅
Ainsi, certains passages m’ont remuée plus que je ne l’aurais cru, parce qu’ils réveillaient des souvenirs enfouis, des incompréhensions anciennes, des silences qui ont laissé des traces. Et pourtant, ce livre m’a fait du bien, un bien étrange et profond, celui de se sentir vue à travers des mots qui n’étaient pas les miens, mais qui touchaient juste.

Le double point de vue m’a offert un regard neuf sur mon propre parcours de surdouée, et m’a permis de revisiter mon histoire avec davantage de douceur pour l’enfant que j’ai été. C’est un livre qui m’a beaucoup plus aidée que la plupart de ceux qui abordent la surdouance et que j’aurais aimé découvrir à l’heure où j’ai été diagnostiquée ! Ici, pas d’explication ni de débat sur l’intelligence, ce qu’elle est, comment elle est mesurée et tout le tintouin. Non, on parle vrai dans ce livre et on se livre…

Les personnages, ici, ne sont pas des figures romancées mais des personnes en chair et en doutes. Jocelyne apparaît comme une mère d’une attention rare, présente sans être étouffante, lucide sans être résignée, qui tente de comprendre un enfant hors normes sans jamais le réduire à une étiquette. Romain, lui, se dévoile avec une honnêteté qui ne cherche ni l’excuse ni la posture héroïque. J’ai aimé cette vulnérabilité assumée, cette manière de dire ses erreurs, ses refus d’aide, ses illusions de liberté, sans se peindre en victime ni en modèle. Leur relation se construit sous nos yeux, parfois dans la friction, souvent dans la tendresse maladroite, et c’est dans cet entre-deux que ce témoignage trouve sa force. J’espère qu’aujourd’hui, Romain a su trouver sa voie, sa place dans cette vie semée d’embûches.

L’intrigue n’en est pas vraiment une au sens classique, mais plutôt un cheminement intérieur. On suit les étapes d’une construction personnelle semée d’obstacles, de malentendus, de prises de conscience qui arrivent trop tard pour éviter certaines chutes, mais assez tôt pour ne pas sombrer complètement. Le récit avance par fragments de vie, par souvenirs qui se répondent d’une voix à l’autre, et cette structure donne une profondeur particulière aux événements, car un même moment peut changer de sens selon qu’il est raconté par la mère ou par le fils. Rien n’est entièrement dévoilé, et ce choix de pudeur donne paradoxalement plus de poids à ce qui est partagé.

Les deux plumes, si distinctes et semblables à la fois, m’ont touchée par leur sincérité. Il n’y a pas de fioritures inutiles, pas de volonté de séduire par le style, mais une parole qui cherche avant tout à être vraie. Cette écriture à deux voix crée un rythme particulier, presque une respiration, avec des échos, des décalages, parfois des dissonances qui rendent le tout profondément humain. J’ai senti derrière chaque phrase l’envie de dire sans travestir, de transmettre sans enjoliver, et cette honnêteté-là, dans un témoignage, est précieuse.

Arriver au bout de ce témoignage m’a laissée avec une émotion tenace et l’impression d’avoir partagé un bout de chemin avec Jocelyne et Romain. Ce livre m’a offert un miroir parfois inconfortable, souvent apaisant, et m’a aidée à regarder mon propre parcours de surdouée avec plus de douceur et de compréhension.

J’y ai trouvé une parole vraie, imparfaite, profondément humaine, qui rappelle à quel point la présence attentive d’un·e parent·e peut transformer le vécu d’un·e enfant atypique, être son tuteur de résilience, pour emprunter les mots de Boris Cyrulnik.

Cette lecture ne donne pas de recettes toutes faites, mais elle ouvre des portes, elle fait naître des questions intimes, elle réconcilie parfois avec ce que l’on a été. Je ressors de cette rencontre avec l’envie sincère que Romain ait aujourd’hui trouvé sa place et sa paix intérieure, et avec la certitude que ce livre peut toucher juste chez celles et ceux qui se sont senti·es trop différent·es pour entrer dans les cases.